Topo des voies - Aiguille du Moine
  
 
 
Toute constituée d'un conglomérat peu rassurant, l'Aiguille du Moine domine la Dranse de ses sobres et singuliers 575 mètres. Située quelques kilomètres en amont de Thonon, son approche est rude mais courte à travers les pentes raides et terreuses qui surplombent la route. Son ascension par son versant nord (située entre la paroi et le Moine) se réduit à quelques vingt mètres d'une escalade passablement agraire. Mais alors, pourquoi grimper cette aiguille bouseuse : parce qu'elle est là, curieuse et attirant les curieux, à cause de sa boîte sommitale pleine d'histoire et de noms, et aussi parce que chaque fois que l'on passe dessous on se dit qu'il faut y aller un jour, au moins une fois. Au retour, et seulement au retour, l'on pourra se rendre à l'évidence : cette escalade n'a finalement pas d'intérêt !

La première ascension fut effectuée à la fin du 19ème siècle par un paysan de Féternes à l'aide d'échelles. En mai 1933, les frères Néplaz signent avec des moyens un peu plus classiques la première escalade du Moine. Ils posèrent au pinacle du monolithe une boîte et des feuillets destinés à la conservation de l'histoire de l'illustre aiguille. Reste que des pans importants de la dite histoire resteront certainement inécrits à jamais car nombre de ces vainqueurs se sont trouvés là haut munis d'inutiles coinceurs, friends et autres pitons mais sans l'indispensable ... stylo.
Ascension de l'Aiguille du Moine - Texte de Albert NEPLAZ - Paru dans la revue Neige et Rocher de la section du CAF Léman - Juillet 1939

Samedi 23 octobre. Malgré la gravité de l'heure qui plonge l'Europe entière dans l'angoisse, c'est avec un sourire d'optimisme que trois jeunes de la Section se retrouvent sur la place des Arts. Il y a là le souriant M. Molliet (Etoile qui se lève au firmament de l'Alpinisme), le jeune crack Marc Barone et moi, fervent de l'Alpe. Après une courte discussion, nous prenons le départ en direction des gorges de la Dranse. Le ciel est pur, l'air chaud, et un doux soleil vient nous taquiner, présageant d'un bon après-midi. Nous arrivons au pied du Moine. Le spectacle est imposant. Cette aiguille hardie qui fait irruption au milieu des sapins a certainement dû remplir d'admiration plus d'un étranger. Mais l'heure n'est pas à la contemplation ! Il faut agir. Nous déposons nos vélos sur le bord de la route. Nous attaquons la piste tracée la veille par d'autres camarades venus faire une tentative sous la direction de Molliet. « C'est raide », s'exclame-t-on. Pourtant nous fonçons. Tels des sauvages dans la forêt vierge, nous nous frayons un chemin dans les buissons. Cinq minutes de marche pénible nous conduisent à la brèche. Après une courte halte, nous voyons arriver, suant et soufflant, deux autres jeunes venus nous rejoindre: Ch. Michaud et E. Rigaud. De brèves poignées de mains sont échangées. Nos regards convergent vers la dalle inférieure de l'aiguille qui se dresse devant nous comme un rempart. Le sort désigne Barone comme tête de cordée. Molliet lui donne les derniers renseignements sur l'escalade. Tout en lui passant un nœud de la corde autour de la taille, nous l'encourageons.

Déjà Barone s'élance dans une attitude lente mais pleine de sûreté, attitude que nous ne manquons pas d'admirer. Au début les prises sont assez rares, il faut faire un effort pour les trouver. Tout en grommelant, il franchit ce mauvais passage. Obliquant sur la droite, il arrive au premier piton placé là par les frères Néplaz lors de la première ascension, en mai 1933. Le piton bouge, aussi, sans trop s'y fier, continue-t-il sa voie vers le second. Pour l'atteindre, il faut faire un rétablissement malaisé sur une minuscule terrasse. Ce serait assez malsain de « vider » en ces lieux, car c'est déjà assez haut. Ayant « assuré » la corde, il emprunte une fissure inclinée et relativement facile, plantée de quelques pitons. Notre leader gagne un petit replat au-dessus d'un arbuste, accroché là par miracle. Il s'arrête un instant pour souffler et, après un petit signe d'amitié à notre adresse, nous communique ses impressions : « Joli, joli, tout va bien ! » Une cheminée droite et étroite le sépare encore d'une pente d'herbe raide où il va pouvoir assurer les suivants. Il se faufile alors dans la cheminée, ramonant au début. Il accroche un piton, hésite un moment et d'un coup de reins puissant, sort de la cheminée par la droite. Il continue son ascension sur l'arête extérieure. Atteignant les racines d'un gros sapin, il se hisse et c'est la face radieuse qu'il s'assoit, ayant vaincu la partie rocheuse du Moine. Un à un les autres membres de la cordée vont le rejoindre par le même itinéraire. Comme nous n'avons que trois paires d'espadrilles pour cinq, il faut se les passer à tour de rôle. La montée est assez lente et j'attends au moins trois heures pour monter à mon tour, après avoir hissé sacs et souliers à l'aide de la corde. Je m'élance, rempli d'admiration pour cette paroi abrupte que je reste le seul à devoir vaincre. Le rocher et du poudingue, mais celui-ci est aussi dur que du granit et c'est sans appréhension que je puis continuer. Ma montée est sans histoire, comme celle de tous mes autres camarades. Avec des espadrilles-et le rocher étant sec, le pied ne « foire » pas. Les conditions d'escalade sont excellentes. Je ne puis pas m'empêcher de songer alors aux précurseurs, les rudes frères Néplaz, qui, malgré le brouillard et la pluie franchirent ce lieu en gros souliers. Cette pensée m'enflamme et, n'oubliant pas que je suis leur humble cousin, je bondis (dans la mesure du possible) et c'est avec un air triomphant et le sourire aux lèvres que je gravis le dernier passage. Un petit tapis d'herbe assez « avionneux » nous sépare encore du sapin sommital. Il est franchi rapidement malgré sa raideur et le sommet s'offre à nous.

A quatre heures, nous marquons nos noms dans le « Registre de l'Aiguille », c'est par cette expression que nous désignons la boîte à l'intérieur de laquelle se trouvent les noms des vainqueurs successifs de ce sommet. Ils ne sont pas nombreux; seulement neuf qui osèrent ! Une « Bavallaude » passionnée retentit bientôt de ma musique-à-bouche. Tous se recueillent. Mais Barone à l'esprit pratique, vient bientôt nous tirer de notre nostalgie... Il m'ordonne de dérouler la corde, que nous avons montée jusque-là sur le sac, et de l'assurer. Nous allons tenter la descente directement du sommet sur la route. Barone, pose ma corde « en rappel » et commence à descendre tandis que je l'assure avec efficacité. Nous attendons tous, l'oreille aux aguets le récit de ses impressions. Mais, soudain, un juron m'échappe et c'est d'une voix rauque que je lui crie : « Pierre », « trop tard ». Un pavé vient d'être détaché par la corde de rappel et s'abat violemment sur le crâne "de mon infortuné camarade. Je retiens la corde, je me raidis, peut-être va-t-il lâcher prise. Mais les Frères Barone ont la tête dure, et celui-ci ne fait certainement pas exception à la règle. En effet, quand je rouvre les yeux, que j'avais fermés instinctivement, je constate qu'il se frotte énergiquement les cheveux en murmurant des paroles qu'il vaut mieux ne pas citer. Il remonte, après avoir inspecté une dernière fois la paroi qu'il domine. Nous attendons le résultat de sa mission. « Y'est léda », nous déclare-t-il, « peut-être arriverons-nous à la base en attachant nos deux cordes bout à bout, mais je n'en suis pas sûr ». Soudain, je bondis, car je viens de constater que l'une de nos deux cordes, est terriblement mince. Mes craintes sont approuvées par les autres. Nous décrétons d'un commun accord d'abandonner notre projet et de revenir plus tard avec d'autres cordes.

Un rappel est posé. Molliet descend le premier et atterrit en un endroit idéal, béni des dieux, qui a le seul inconvénient d'être beaucoup plus bas que la brèche, de sorte que nous sommes obligés de remonter jusqu'à celle-ci par une pente raide et glissante. Attendant mon tour, je m'élance le dernier, après avoir enroulé l'autre corde autour de ma taille. A peine au milieu, je suis arrêté brusquement par les cris de Rigaud qui veut me photographier. Je dois donc ajuster la cravate dans une situation précaire et dénuée de tout confort. Puis-je continue. En arrivant en bas, je tire par un brin toute la corde à moi, manœuvre habituelle de la fin d'un rappel. Je rejoins en courant la brèche où je n'ai plus qu'à enrouler les cordes. Et c'est le retour. Mes camarades passent les premiers. Je m'élance à leur suite à travers buissons et clairières. Je franchis les cinq cents mètres de pente qui nous séparent de la route. Je fais, irruption sur celle-ci juste comme Tupin passe en bicyclette, regagnant son Vacheresse natal, témoin de nos visages radieux et de notre joie. Le Moine est vaincu ! Les jeunes ont bien mérité de la Section.
LES ACCÈS (carte IGN 3528 ET - Morzine)
Accès au pied du Moine - 575 m - 15 mn :
Du pont de la Douceur (sortie de Thonon sur la D902) suivre la route de Morzine sur 2,5 km. Se garer avant un virage au-dessous du monolithe bien visible de la route. Monter au mieux dans les raides pentes qui surplombent la route. On atteint la brèche située entre la paroi et le Moine.
 INFORMATIONS SUR LE SECTEUR
Intérêt secteur : Beauté secteur : Orientation : Nord Altitude : 565 m
Temps approche : 15 mn  Période : toute l'année Enfants :  - Pluie : Sèche lentement, résurgences
Soleil en été : Jamais Equipement : TA Style escalade : Raide Pour qui : Avancé
Voies/longueurs : 1 / 1 Difficultés : 4b Dénivellations : 20 m Carte : I.G.N. 3528 ET - Morzine
Points forts: Amusant Points faibles: Seulement amusant
DESCRIPTION DES VOIES DU SECTEUR
  
?            Nom de la voie            Cotation Max Orient. Hauteur Obligé          Équipement                   Matériel           Desc. Type Q. équip. Intérêt
  • [3]
AD sup 4b Nord
  • 20m
4b
Ouvreurs: Paysan de Féternes à l'aide d'échelles à la fin du 19ème siècle puis Georges Néplaz / René Néplaz, le 8 mai 1933
Description: Curiosité ludique mais sans plus! Escalade sur des conglomérats herbeux. Attention : pendant la remontée des raides pentes qui donnent accès au pied du monolithe veiller à ne faire tomber aucune pierre sur la route.
Cotations: L1: 4b
Descente: En rappel depuis le pin sommital.
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